Pourquoi avoir quitté l'ESN pour le freelance après 7 ans ?
Vous étiez chez une ESN parisienne reconnue, vous aviez un CDI cadre, des avantages, un management qui vous appréciait. Qu'est-ce qui vous a poussé à tout quitter en 2022 pour partir en freelance, qui plus est en vous installant à Marseille ?
Trois raisons cumulées, dans cet ordre. La première est financière. En CDI senior, je gagnais 58 000 euros bruts annuels, soit environ 3 600 euros nets mensuels. À côté, je voyais d'anciens collègues passés en freelance facturer le double, parfois plus. Au début, j'avais des préjugés contre le freelance — instabilité, paperasse, isolement — mais en faisant les calculs, l'écart était trop important pour être ignoré.
La deuxième raison était géographique. Ma compagne avait été mutée à Marseille pour son poste. En CDI, mon ESN n'autorisait que deux jours de télétravail par semaine. Je me voyais mal faire trois aller-retours Paris-Marseille par semaine pendant des années. Le freelance offrait 100 pour cent de télétravail négociable mission par mission.
La troisième raison, plus profonde, c'était la lassitude des missions imposées. En ESN, on me plaçait sur ce qu'il y avait à vendre, pas forcément sur ce qui m'intéressait techniquement. J'avais fait deux ans de Java legacy chez un grand client bancaire, je n'en pouvais plus. En freelance, je choisis mes missions. Cette autonomie a été le déclencheur final, plus encore que l'argent.
Quel est votre TJM aujourd'hui et comment a-t-il évolué ?
Vous facturez aujourd'hui 720 euros par jour. Pouvez-vous nous raconter la progression de votre TJM depuis votre première mission en 2022 ?
Ma première mission, je l'ai signée à 450 euros par jour, en février 2022. C'était une mission de 4 mois pour une scale-up parisienne, sur du Node.js et du React, en remote complet. Avec mes 7 ans d'expérience, j'aurais peut-être pu négocier 480 ou 500 euros, mais je n'avais pas confiance, je préférais signer rapidement pour démarrer.
Six mois plus tard, sur ma deuxième mission, je suis passé à 520 euros. Un an après mon premier contrat, j'étais à 580 euros. Fin 2023, je facturais 620 euros. En 2024, j'ai franchi les 650 euros sur une mission devops longue durée. Et depuis le quatrième trimestre 2025, je suis à 720 euros sur ma mission actuelle, qui mêle architecture microservices, Vue.js et un peu d'intégration LLM.
Cette progression de 60 pour cent en quatre ans n'est pas inhabituelle pour un profil senior qui démarre prudemment. Trois leviers ont joué : la confiance gagnée mission après mission, la diversification de mes compétences (passage de fullstack pur à fullstack + devops + intégration IA), et un changement d'approche commercial. Au début je ne négociais quasiment pas, aujourd'hui je négocie systématiquement et j'accepte de perdre une mission sur deux pour signer à mon prix.
Quel revenu net mensuel cela représente ?
Pour donner un repère concret aux lecteurs qui hésitent à se lancer : à 720 euros par jour, qu'est-ce que cela représente en net mensuel une fois toutes les charges payées ?
Les chiffres bruts impressionnent toujours, mais le net réel est beaucoup plus modeste. Sur une année, je facture en moyenne 18 jours par mois — soit 216 jours par an. C'est important de retenir ce chiffre : on ne facture pas 22 jours, on en perd entre 4 et 6 par mois en moyenne entre congés, formation, jours d'intermission, démarchage, fériés.
À 720 euros TJM × 18 jours = 12 960 euros de chiffre d'affaires mensuel. Je suis en EURL avec option à l'impôt sur les sociétés. Mon expert-comptable optimise ma rémunération pour minimiser les charges sociales : je me verse 4 500 euros nets de salaire mensuel, plus environ 18 000 euros de dividendes annuels nets après prélèvement forfaitaire unique. Total annuel net en main : autour de 72 000 euros.
Mais sur ces 72 000, il faut financer ma propre couverture sociale étendue (mutuelle haut de gamme, prévoyance complète, plan d'épargne retraite Madelin) pour environ 6 000 euros par an, plus mes propres congés non payés et mes périodes d'intermission. Le net réellement disponible pour vivre tourne autour de 5 200 à 5 500 euros par mois, soit environ 60 à 70 pour cent de plus qu'en CDI senior. C'est très bien, mais ce n'est pas le doublement de salaire que les gens imaginent quand ils voient « 720 euros par jour ».
Comment trouvez-vous vos missions en 2026 ?
Le marché du freelance tech a beaucoup évolué depuis 2022, avec un creux en 2023-2024. Comment se présente la recherche de missions pour un profil senior comme le vôtre en 2026 ?
Honnêtement, ma méthode de prospection a changé. En 2022 et 2023, je trouvais 100 pour cent de mes missions via Malt et Free-Work. Le marché était porteur, les missions étaient nombreuses, je recevais 5 à 10 propositions sérieuses par semaine sans rien faire d'autre que maintenir mon profil à jour.
Fin 2023 et 2024, le marché s'est tendu. Les budgets ont gelé, beaucoup d'ESN ont licencié, les freelances qui avaient quitté leur CDI dans l'enthousiasme se sont retrouvés en intermission longue. Pendant cette période, j'ai dû rééquilibrer : 40 pour cent de mes missions venaient encore des plateformes, mais 60 pour cent venaient désormais de mon réseau personnel — anciens collègues d'ESN passés à des postes de tech lead, anciens clients qui me recontactaient pour de nouvelles missions, recommandations.
En 2026, le marché s'est légèrement détendu mais sans revenir aux niveaux de 2022. Je trouve mes missions à 50 pour cent par le réseau, 30 pour cent par Malt, 10 pour cent par Free-Work, 10 pour cent via des ESN partenaires qui me sous-traitent. Le seul levier que j'ai abandonné c'est LinkedIn comme outil principal de prospection : trop bruyant, trop d'arnaques, taux de transformation très faible.
Quelles plateformes utilisez-vous (Malt, Comet, LinkedIn) ?
Vous citez Malt et Free-Work. Quelle est votre expérience concrète de ces plateformes en 2026 ? Et que penser des autres comme Comet, Crème de la Crème, ou les acteurs internationaux ?
Malt reste la plateforme la plus utile pour un profil français senior. Le profil est complet, les missions affichent leur fourchette de TJM, les clients sont sérieux dans 80 pour cent des cas. La commission Malt — environ 10 pour cent côté freelance — est élevée mais le service rendu (paiement garanti, contrat, médiation en cas de problème) le justifie. Je recommande à un débutant freelance d'investir 4 à 6 heures pour soigner son profil Malt à fond.
Free-Work (anciennement Freelance.com) est très bien pour les missions techniques pointues, notamment avec les grands comptes. Le profil de mission est plus orienté ESN-style, avec des intitulés clairs et des durées longues (6 à 18 mois). C'est ma deuxième source.
Comet est une plateforme intermédiaire : moins de missions que Malt mais des process commerciaux plus accompagnés. Je trouve qu'elle convient mieux aux profils confirmés qui ne veulent pas gérer eux-mêmes la négociation. La commission est dans la même fourchette.
Pour les profils qui veulent travailler à l'international, Toptal et Arc.dev fonctionnent mais le processus de sélection est exigeant et les TJM en euros ne sont pas forcément supérieurs après la conversion. À éviter en revanche : Fiverr et Upwork sur les tarifs bas, qui tirent toute la grille vers le sol et créent des concurrents internationaux à 100 euros par jour. Je référence aussi parfois ma fiche freelance sur des annuaires de qualité comme topsitea.net qui offrent une visibilité ciblée sur les profils techniques français.
Quelles spécialisations payent le mieux en freelance en 2026 ?
Pour un dev qui hésite entre plusieurs orientations techniques, quelles sont les spécialisations qui maximisent le TJM en freelance en 2026 ?
Trois spécialisations sortent clairement du lot et permettent de viser des TJM au-dessus de 800 euros même sans 15 ans d'expérience. La première, c'est l'IA appliquée et le ML engineering : intégration de LLM en production, RAG sophistiqué, fine-tuning, MLOps. Les TJM démarrent à 700 euros pour un profil intermédiaire et montent rapidement à 900-1100 euros pour un confirmé. C'est la spécialisation la plus dynamique en 2026.
La deuxième, c'est la cybersécurité opérationnelle : pentesteurs, ingénieurs SOC, spécialistes IAM, experts en hardening cloud. Ici, les TJM oscillent entre 800 et 1300 euros pour des profils certifiés (OSCP, OSWE, CISSP). La pénurie de talents est structurelle.
La troisième, c'est le devops/SRE/cloud architecture, particulièrement Kubernetes, Terraform et observabilité (Datadog, Grafana, OpenTelemetry). Les TJM tournent entre 650 et 950 euros selon le niveau et la profondeur.
À l'inverse, le développement frontend pur (React/Vue) sans autre compétence est la spécialisation où la pression sur les TJM est la plus forte : entre 400 et 600 euros pour un confirmé, parfois moins. C'est aussi le segment où l'IA générative impacte le plus la productivité, donc la valorisation. Mon conseil : ne pas rester en frontend pur après 5 ans d'expérience.
L'IA change-t-elle votre travail au quotidien ?
L'arrivée massive des assistants IA depuis 2024 a-t-elle changé concrètement votre quotidien de freelance ? Cela impacte-t-il votre productivité, vos tarifs, vos relations clients ?
Énormément, mais pas comme on pourrait l'imaginer. J'utilise quotidiennement Claude Code et GitHub Copilot. Sur les tâches répétitives — boilerplate, tests unitaires, refactoring de fichiers similaires — je gagne facilement 30 à 40 pour cent de temps. Sur les tâches plus stratégiques — architecture, débogage de problèmes en production, négociations avec un client sur les specs — l'IA n'apporte pas grand-chose, voire ralentit si on s'appuie trop dessus.
L'effet pervers, c'est que mes clients calculent désormais avec ces gains de productivité dans leurs offres. Une mission qui aurait été chiffrée 30 jours en 2022 est aujourd'hui chiffrée 22 jours. Donc même si mon TJM monte, mon revenu par mission tend à plafonner. C'est une dynamique nouvelle qu'aucun freelance ne maîtrise vraiment encore.
L'autre effet, plus positif, c'est que je peux accepter des missions sur des stacks que je connais moins bien. En 2023, j'aurais refusé une mission Go pure car je n'avais pas l'expérience. Aujourd'hui, avec Claude Code, je peux monter en compétence en quelques jours et livrer un code propre, à condition d'avoir les fondamentaux d'architecture et de design pattern. Cela élargit mon marché potentiel.
Que conseilleriez-vous à un dev qui veut passer en freelance en 2026 ?
Question pratique pour finir : quels conseils donneriez-vous à un développeur en CDI qui envisage sérieusement de basculer en freelance dans les six mois ?
Premier conseil, le plus important : ne pas se lancer sans 6 mois de trésorerie d'avance. Le démarrage prend toujours plus de temps que prévu : 1 à 3 mois pour signer le premier contrat, parfois 4 à 6 mois pour un profil junior ou peu réseauté. Sans coussin financier, le freelance vit dans l'angoisse permanente et accepte n'importe quelle mission au mauvais TJM, ce qui plombe la suite.
Deuxième conseil : préparer activement son réseau six mois avant le départ. Reprendre contact avec d'anciens collègues passés en freelance ou en startup, déjeuner avec eux, expliquer son projet. La majorité des premières missions vient de ces conversations préparées. Soigner aussi son profil LinkedIn et son profil Malt en amont, avant même d'avoir démissionné.
Troisième conseil : choisir le bon statut juridique. Pour un dev senior qui vise plus de 80 000 euros de chiffre d'affaires annuel, l'EURL ou la SASU à l'impôt sur les sociétés sont nettement plus avantageuses que le micro-entrepreneur (plafonné à 77 700 euros) ou le salariat porté (charges plus lourdes). Un expert-comptable spécialisé tech facture 150 à 200 euros par mois, c'est un investissement rentable dès le premier exercice.
Quatrième conseil : ne pas négliger la couverture sociale. La protection sociale du freelance en France est notoirement plus faible que celle du salarié. Il faut compenser activement : prévoyance arrêt de travail, mutuelle haut de gamme, plan d'épargne retraite. Cela coûte 6 000 à 9 000 euros par an mais protège en cas de coup dur.
Dernier conseil : ne pas considérer le freelance comme un statut définitif. Beaucoup de devs alternent freelance et CDI selon les phases de vie. Un retour en CDI après 3 ou 4 ans de freelance n'est pas un échec, c'est parfois un choix lucide.
Conclusion : les 3 choses à retenir
Le témoignage de Romain Delacroix dégage trois enseignements principaux pour quiconque envisage de basculer en freelance en 2026.
- Le freelance dev paye mieux que le CDI, mais pas dans les proportions imaginées. À 720 euros TJM, le net mensuel réel après toutes les charges et après auto-financement de la couverture sociale tourne autour de 5 200 à 5 500 euros. C'est 60 à 70 pour cent de plus qu'un CDI senior, pas le doublement.
- La progression du TJM se construit dans la durée et la spécialisation. En quatre ans, Romain est passé de 450 à 720 euros (+60 pour cent). Cela demande de la patience, de la diversification de compétences (fullstack + devops + IA dans son cas) et de la confiance pour négocier sans céder.
- Trois spécialisations dominent le marché en 2026 : IA appliquée (700-1100 euros), cybersécurité (800-1300 euros), devops/cloud (650-950 euros). Le développement frontend pur, à l'inverse, subit la pression la plus forte sur les TJM. Choisir une spécialisation forte est aujourd'hui aussi important que le choix du statut juridique.
Pour aller plus loin sur les rémunérations et les évolutions de carrière, consultez nos guides détaillés salaire développeur 2026 et salaires des programmeurs dans les entreprises internationales. Pour préparer la transition vers un mode de travail à distance, voir aussi notre dossier travailler en remote en tant que développeur.
Romain Delacroix est un personnage éditorial. Cet entretien synthétise des données publiques sur le freelancing tech français en 2026 (Malt, Free-Work, Comet, INSEE) et les retours croisés de plusieurs développeurs freelances de la région PACA. Le portrait associé est une représentation éditoriale (image générée par IA).